Le pardon d’un point de vue psychologique : pardonner demande du courage et de la persévérance
Mathias Allemand, psychologue à l’université de Zurich, mène des recherches sur les effets du pardon sur la personnalité et le vieillissement. Entretien sur l’art de lâcher prise pour se réconcilier – avec soi-même et avec les autres.
Interview d’Anouk Hiedl
Êtes-vous capable de pardonner ?
Mathias Allemand : Vous feriez mieux de poser la question à mon entourage (rires). Je sais certes beaucoup de choses sur le sujet. Mais quand cela devient soudainement réel, je n’ai pas toujours la facilité de lâcher prise face à une blessure interpersonnelle ou à une injustice.
Que faut-il pour pardonner ?
Le pardon est un processus de changement complexe, multiforme et « volontaire ». Les sentiments douloureux, les pensées pesantes et les comportements sont ainsi transformés de manière à ne plus souffrir d’une injustice et de ses conséquences. Pour pardonner, il faut consciemment lâcher prise sur des sentiments forts tels que la colère, la rage ou la rancœur et les transformer en sentiments neutres, voire positifs.
Comment y parvenir ?
Pardonner n’est généralement pas facile. Il faut du courage pour sortir de sa zone de confort et de la persévérance pour tenir bon. Si l’on est prêt à pardonner, il est plus facile de s’engager dans ce processus de changement. Les personnes rancunières, qui ont du mal à se détacher des sentiments négatifs, ont plus de mal à lâcher prise. Le pardon aide à surmonter l’injustice – mais il faut en faire le choix conscient. On peut aussi gérer différemment les blessures interpersonnelles, par exemple en les acceptant.
Et comment peut-on changer les pensées pesantes ?
En essayant de nourrir moins de pensées de vengeance et de moins ruminer sur une blessure. On peut également modifier ses impulsions d’action, par exemple la tendance à éviter, physiquement ou mentalement, les blessures et ceux qui les ont causées. Parfois, des tendances positives apparaissent ensuite, comme de la bienveillance envers la personne responsable. Cela fait également partie du pardon.
Combien de temps dure ce processus ?
Généralement plus longtemps. La phrase « Je te pardonne » marque la fin – ou le début – d’une confrontation intense avec une blessure subie et avec la personne qui en est l’auteur. Le temps nécessaire pour surmonter l’offense varie considérablement d’une personne à l’autre, tout comme pour le deuil. Cela dépend également de la nature et de la gravité de la blessure.
Peut-on apprendre à pardonner ?
Oui. Il existe des programmes d’auto-assistance psychologique et des approches de conseil ou de thérapie qui aident les personnes dans le processus de lâcher-prise face aux blessures. L’objectif est de se confronter consciemment à une blessure subie et à ses conséquences négatives, et de trouver de nouvelles perspectives pour l’avenir. Le pardon est alors considéré comme une ressource possible. Il est important de se pencher sur la notion de « pardon ».
En quoi ? Qu’est-ce que le pardon – et qu’est-ce qu’il n’est pas ?
Il est parfois irréaliste d’associer le pardon au repentir et aux excuses. Dans le cadre d’un accompagnement psychologique, on aborde explicitement le déclencheur et les conséquences d’une offense, ainsi que les tentatives infructueuses pour la surmonter. Il s’agit de peser le pour et le contre du pardon et de se décider consciemment pour ou contre. Il peut être utile de considérer la personne responsable sous différents angles afin de mieux comprendre les motivations possibles de son comportement blessant, ou de se rappeler comment on a soi-même blessé d’autres personnes et comment on a ensuite pu vivre une réconciliation.
Le pardon est-il toujours une bonne chose ?
Le pardon est fondamentalement une bonne chose. Il existe toutefois des situations où une autre stratégie d’adaptation est préférable. Par exemple, une personne régulièrement exposée à des violences psychologiques ou physiques dans une relation et qui pardonne toujours « trop vite » se rend encore plus vulnérable. Il n’est pas non plus très utile de « raccourcir » le douloureux processus du pardon, par exemple en ne souhaitant se confronter que brièvement à soi-même, à ses souvenirs et à la personne responsable. Ou en ne laissant pas s’exprimer des réactions normales face à une blessure, telles que la colère, la rage ou les pensées de vengeance.
Existe-t-il, à l’instar de la culpabilité collective, un pardon collectif ?
Oui. Lorsque des personnes concernées ont subi une injustice en tant que groupe et qu’elles pardonnent ensemble. Au Rwanda, en Sierra Leone ou en Irlande du Nord, diverses commissions vérité et réconciliation ont été mises en place pour favoriser les processus collectifs de pardon et de réconciliation entre différents groupes.
Dans quelle mesure le pardon motivé par la religion est-il efficace ?
La religion et la spiritualité peuvent être utiles pour pardonner. Les cérémonies de réconciliation offrent la possibilité de réfléchir à sa propre faillibilité et aux réactions de réconciliation vécues. Les rituels de lâcher-prise et les modèles sont souvent des ressources utiles pour les personnes religieuses. D’un autre côté, une conception erronée du pardon motivée par la religion, consistant à « pardonner enfin aux autres », peut avoir un effet néfaste sur la disposition à pardonner – et être extrêmement pesante pour le psychisme. Le pardon est un processus de changement qui se décide de l’intérieur et ne doit pas être motivé par des pressions extérieures, qu’elles soient sociales, thérapeutiques ou religieuses.
Première publication : « pfarrblatt » Berne